Jouer ou ne pas jouer…
Jouer ou ne pas jouer…telle est la question…
Je m’apprête à partir en Avignon pour la 5ème année consécutive. Un plaisir et une nécessité.
Et comme tous les ans, cette opération « à risque » va coûter très cher à notre petite Cie théâtrale, qui au passage, vient de se faire sucrer ses maigres subventions par la nouvelle équipe municipale (droitière) de Périgueux (alors que la ville la soutenait depuis 2003, à l’exception notable de l’année 2009 où l’équipe municipale (gauchère) qui venait de remporter les élections l’année précédente à la barbe de l’ancienne équipe municipale (droitière), lui avait retiré ses subventions ! Comme quoi, à chaque élection, que le vent vienne de droite ou de gauche, il y a des chapeaux qui tombent et des têtes chauves qui s’enrhument. Ceux qui me connaissent de visu savent de qui et de quoi je parle…).
Je reprends. Opération à risque donc, mais parfois payante à plusieurs niveaux. Des spectateurs qui viennent et reviennent au fil des ans (ce qui accroit la « visibilité » de la Cie), des diffuseurs qui viennent aussi et parfois achètent (si si ! nous avons « vendus » des spectacles grâce au Festival), et enfin une meilleure repérabilité * de notre Cie vis-à-vis de nos partenaires locaux et régionaux.
* je viens d’inventer ce mot « repérabilité » qui n’existe pas dans notre langue française. Mais après tout, il y en a bien qui parlent de « traversée de textes », de « transversalité », de « relecture » et même de « ré interrogation des murs ». Sans parler de ceux qui continuent de « convoquer les fantômes » pour mieux « retoquer le monde » ou quelque chose comme ça… Alors, merde, hein ! Laissez-moi faire mon malin moi aussi. Fin de la parenthèse.
NB : en fait, ce terme existe bien ! On parle en effet de « repérabilité » s’agissant de sites Web dont le contenu est facilement repéré ou repérable, je ne sais plus. Donc, au lieu de faire mon malin, j’aurais mieux fait de fermer ma gueule. Fin de la Nota Bene.
Je reprends : donc cette année encore, je prends le risque d’Avignon. Au bas mot, un budget dépenses d’environ 13000 euros, pour des recettes (espérées mais néanmoins hypothétiques) d’environ 5 à 6000 euros).
Grosso modo, chaque année, je réussis grâce à la billetterie, à payer presque la moitié du coût de ma participation. Le reste étant pris en charge par la Cie, à la fois sur ses subventions (Cgé et Péri… ah ben non, plus Péri… !) et sur ses ressources propres. Le risque financier est calculé. Le pari de « réussite » se fait sur le moyen terme.
Cette année, ce risque de double d’un combat. En effet, le « conflit des intermittents » s’est réveillé, tel un volcan que l’on savait toujours en activité…
Cette année, nous sommes une fois encore l’objet d’attaques perfides et le sujet de bien des débats, dont un grand débat de société sur la conception même du travail aujourd’hui et sur la précarité inhérente et voulue qu’engendre cette nouvelle définition du travail telle que nous la dessine les grands patrons, avec la bénédiction de nos hommes politiques, de droite (ça c’est pas une surprise) et de gauche (ça c’est carrément une TRAHISON, une HONTE et une INFAMIE !).
Alors jouer ou ne pas jouer ? Telle est la question…
Disons-le tout de suite, mon intention est de jouer. Parce que sinon, je prends le bouillon, ma Cie ne s’en relève pas de sitôt et peut-être plus du tout, et je perds des cachets pour ma réouverture de droits qui ne se fera donc pas dans les délais impartis et du coup…fini « la belle vie » ! L’argent (même peu) c’est l’argent !
Donc, je pars dans l’intention de jouer ! Mais je me réserve le droit de ne pas jouer. De faire grève quoi ! Ben oui ! IMAGINEZ ! Si TOUTES les Cies, TOUS les artistes (IN et OFF), TOUS les techniciens (OFF et IN) se mettent en grève, j’aurais l’air fin de jouer tout seul !
Et ce qu j’imagine pour moi, je l’imagine pour tous !
Mais ne rêvons pas : la grande majorité des Cies du Off a l’intention de jouer. Comme moi. Et pour les mêmes raisons que moi. Des raisons (essentiellement) de pognon, soyons honnêtes. Après tout c’est de notre survie qu’il s’agit. Dans la jungle, c’est chacun pour soi…
Oui, mais alors comment répondre aux attaques dont on fait l’objet ? Parce qu’il faut bien répondre ! Jouer, n’est pas une réponse, même si certains affirment le contraire en disant qu’il faut jouer pour justement montrer aux gens ce qu’ils risquent de perdre, cette culture riche et plurielle qui fait de notre beau pays un pays heu…riche… en culture heu riche et …heu plurielle…heu etc… »
Oui mais jouer, n’est-ce pas précisément faire le jeu de ceux qui nous veulent du mal. Parce que jouer (même avec un bras amputé) c’est exactement ce qu’ils souhaitent que l’on fasse ! Un peu pour des raisons de « culture riche et plurielle », beaucoup et passionnément pour des impératifs économiques, chacun le sait. Argent.
Jouer n’est pas une réponse. Faire la grève en est une. Enfin je crois…
« Faire grève pour une petite Cie n’a pas de sens », disent certains de nos camarades. « Ne tirons pas sur la branche du pied en sciant une balle que ça fait mal…( Ah ! Les antiennes de 2003 !).
Je reste persuadé que faire la grève pour une petite Cie a autant de sens que pour un CDN ou la Comédie Française. Les enjeux sont les mêmes. Seule la lisibilité et l’impact (éventuel) ne sont pas comparables, sans parler des conséquences évidemment ! Argent !
Chacun agira comme il le pourra, nous n’avons pas à nous juger les uns les autres.
Ne nous trompons pas d’ennemis surtout !
Et ne me faites pas chier si je joue. Et ne me faites pas chier si je ne joue pas.
Pour le reste, quels types d’actions pouvons-nous envisager qui soient réellement efficaces ?
« Nous avons tout essayé en 2003, que pouvons-nous faire maintenant » le rappelle Samuel Churin de CIP IDF. Tracts, pancartes, banderoles, manifs, prise de parole avant-pendant et après les spectacles et ce partout en France, y compris chez nous en Dordogne, pays du veau sous la mère et du foie gras ! Grève aussi en ce qui concerne Raoul & Rita ! Et puis en 2004 des déplacements dans les AG de la Coordination Nationale à Paris, Marseille, Lille, Aurillac, Avignon…
Rien n’y a fait. Ce protocole assassin de 2003 est bel et bien passé avec les conséquences que l’on sait. Et aujourd’hui, les méchants poursuivent leur action de destruction massive, avec la bénédiction d’un gouvernement minable et fourbe, et ce d’autant plus qu’il se prétend de gauche ! Argent !
Alors, que pouvons-nous faire ? Peut-être y aura-t-il parmi ces « fainéants d’intermittents » quelqu’un ou quelques uns pour fédérer les énergies et nous conduire à la Victoire finale, quitte à y laisser des plumes, inévitablement ?
Il faudra probablement se lever à l’Aube si l’on veut assister au Grand Soir !
Pour le moment, nous nous trouvons un peu dans une impasse qui fleure bon la merde, il faut bien le dire.
Ce que nous vivons actuellement est grave et nous concerne tous, que nous soyons intermittents, salariés « normaux », chômeurs, jeunes ou moins jeunes, plein d’avenir ou au bord du gouffre. Chacun le sait et chacun pourra le mesurer « de pire en pire » dans sa vie de tous les jours, et dans celle de ses amis, collègues, enfants etc.
Et mon dégoût des politiciens n’a d’égal que mon écœurement face au mépris de « ceux d’en face ».
Je me souviens d’un des slogans (tiré d’un texte Nâzım Hikmet), que nous lancions en 2003 en Dordogne pendant le Festival de Mimos et celui de Sarlat :
« Quand on est dans la merde tous ensemble, c’est gai comme une noce ! »
Aujourd’hui, je ne suis plus très sûr que ce soit vraiment gai.
Ce dont je suis sûr c’est que nous sommes profondément dans la merde et que les seuls responsables de cet état de fait, nous ne les connaissons que trop bien. Ce ne sont pas mes « amis », qu’ils soient ou non sur Facebook…
Alors, je lutterai, sans doute, selon mes moyens et ma force et en conscience.
Et en toute honnêteté:
« Ce que je ferai (beaucoup) pour moi, je le ferai (un peu) pour tous ».
Thierry Lefever