Je suis privilégié et j’en suis fier !
L’autre jour, après avoir joué, un spectateur me dit : « Vous faites un beau métier, mais il faut bien reconnaitre que vous êtes quand même des privilégiés… »
C’est vrai ! En faisant un métier « pas comme les autres », j’ai le sentiment d’être privilégié (dans le sens d’avoir de la « chance »), même si je ne suis pas un privilégié (dans le sens d’être un « nanti », voyez ?), mais en tout cas je reconnais volontiers avoir un privilège et un seul : le plaisir.
J’exerce un métier difficile, exigeant, parfois bien parfois mal payé, souvent pas assez payé pour le travail fourni « en amont » de la prestation (mais heureusement on a des assedic, hein, hé hé !), mais c’est vrai, à chaque fois que je l’exerce, en plus de mon salaire, j’ai une prime, un bonus : le plaisir ! Finalement assez peu de professions offrent ce privilège-là. Alors, oui, en tant qu’artiste du spectacle vivant, intermittent par fatalité et non par choix, quand je suis sur un plateau, devant 5 ou 150 personnes, peu, bien ou mal payé, je me sens privilégié parce que j’éprouve du plaisir, et encore plus de plaisir à faire plaisir à ces 5 ou 150 personnes que je ne connais même pas !
J’en arriverais presque à culpabiliser !
Heureusement, à l’instar des Empereurs qui « triomphaient » à Rome et à qui un esclave disait : « n’oublie pas que tu n’es qu’un homme » , j’ai toujours dans la tête mon petit esclave perso pour me rappeler que je ne suis qu’un « intermittent du spectacle » et que ce plaisir unique et éphémère que j’éprouve dans cet instant présent, est d’autant plus fort que je le vis dans la précarité générale le reste du temps, dans la « vraie » vie quoi… celle d’un homme près de la soixantaine (hé ouais hé ouais hé ben ouais !), déjà un peu fatigué et pas super bien portant, celle d’un citoyen consommateur contribuable qui paye ses factures comme n’importe qui (enfin comme ceux qui peuvent encore les payer) etc.etc. et qui se demande s’il arrivera à « faire ses 507 heures » dans le temps imparti, c'est-à-dire s’il arrivera à trouver suffisamment de travail pour remplir les conditions de son indemnisation de chômage (comme des millions de gens, dans quasiment toutes les professions). Elle est pas belle la « vraie » vie ?
Alors du coup, me rappelant tout ça, je déculpabilise ! Je sens même monter une sorte de fierté ! Fierté d’exercer un métier unique, différent qui me fait appréhender ma vie et la vie d’une autre manière. C’est pas plus facile pour autant, au contraire, surtout dans une société où la « part du rêve » a tourné au cauchemar pour la plupart des gens. Alors je milite (comme je peux) pour continuer d’exercer ma profession, moins pour les soi-disant « privilèges » de ce métier que pour revendiquer un « privilège de vie ». La VRAIE vie quoi, pas la « vraie » vie. Voyez ?
Et ce que je revendique pour moi, je le revendique pour tous.
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